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#WWF — Deuxième partie : Bruxelles
#WWF — Deuxième partie : Bruxelles

#WWF — Deuxième partie : Bruxelles

Dans notre précédent article, nous pointions les paradoxes de cette ONG dirigée par des magnats du pétrole prônant la faune et la flore… Après leur « faites ce que je dis pas ce que je fais » nous mesurerons ici l’influence du WWF à l’échelon européen.

Le Fonds mondial pour la Nature, plus connu sous son acronyme WWF, est l’une des plus grandes organisations environnementalistes au monde. Son influence est démesurée, en corrélation avec ses liens plus qu’étroits auprès des mouvements néomalthusiens (voire eugénistes) dans lesquels elle s’inscrit et qui ont présidé à sa création. Sa branche internationale, domiciliée à Gland en Suisse, est en outre affiliée au Forum de Davos. Pour des questions de format, nous nous limiterons essentiellement à ce que nous avons rapporté dans notre rapport sur l’influence des ONG dans le processus législatif européen, réalisé pour la Fondation Identité et Démocratie. Nous donnerons quelques éléments chiffrés supplémentaires que nous avions alors volontairement laissés de côté.

Des chiffres parlants

Comme le rapporte l’outil Integrity Watch, le bureau européen du WWF, le WWF European Policy Program (WWF EPO) est la deuxième ONG à avoir obtenu le plus de rendez-vous avec les fonctionnaires européens entre le début de la Commission von der Leyen et le moment où Integrity Watch a cessé d’actualiser ces données, en février 2021. Elle figurait derrière le Bureau européen des unions de consommateurs (BEUC), une imposante coalition d’ONG. Le WWF EPO est la troisième ONG à avoir obtenu le plus de rendez-vous avec des fonctionnaires européens sous la Commission Juncker (2014-2019). Avec 109 meetings en cinq ans, elle figure derrière le BEUC et ses 144 meetings, et Transport & Environment, feuille de vigne d’intérêts extra-européens aux 113 meetings sur la même période.

Une majorité relative des rencontres du WWF EPO avec les fonctionnaires de la Commission a concerné le portefeuille Environnement (40), suivi de Climatet Énergie (24). En avance sur l’économie bleue, le WWF a dédié un nombre notable de ses 40 meetings environnementaux à la question océanique : pêche illégale, non déclarée et non réglementée, gouvernance océanique, implémentation de la Politique commune des pêches, principes de financement de l’économie bleue, croissance bleue, mais aussi la déforestation et la biodiversité : nous avons pu voir, en visionnant les conférences dédiées au WEF22, comment Davos, par ailleurs imposant lobbyiste sur le déforestation, promeut la valeur écosystémique des mangroves et promeut activement la financiarisation du vivant, ce « capital naturel ». Une approche dans laquelle se retrouve le WWF, dont la maison-mère a développé un Natural Capital Project. En 2019, l’ONG a d’ailleurs publié, en collaboration avec la Mava Foundation, « Capital naturel et stratégies des organisations : une visite guidée des outils ».

En termes de dépenses de lobbying, le WWF EPO a considérablement accru ses dépenses au fil des années. En 2010, ses coûts de fonctionnement global se situait autour de 500 000 €, pour avoisiner les 3 millions d’euros une décennie plus tard, ainsi que le rapporte l’ONG Lobby Facts :

La fiche du WWF EPO sur le registre de transparence européen, disponible sur le site de la Commission européenne, fournit plus d’informations. 17 membres de cette branche bruxelloise de l’ONG bénéficient d’une accréditation pour accéder au Parlement européen. Pour la période s’étalant sur juillet 2020 – juin 2021, son budget a avoisiné les 5 millions d’euros 2, essentiellement à partir de trois sources : le réseau du WWF (2,8 millions), l’European Climate Foundation 3 (plus de 925 000 euros), et des subventions du programme LIFE allouées par la Commission européenne 4. Pour l’année en cours, le WWF EPO bénéficie de plus d’un million d’euros de subventions européennes, qui proviennent à nouveau en majorité du programme LIFE. 

Entre le 13/11/2014 et le 24/06/2022, le WWF EPO a par ailleurs participé à :

  • 193 meetings avec des fonctionnaires de la Commission 5
  • près de 40 consultations publiques, avec des thèmes comme : certification sur l’élimination du carbone ; protection environnementale dans les mers et océans de l’Union européenne ; renforcer la protection environnementale au moyen du droit pénal ; stratégie forestière européenne ; gouvernance durable des entreprises ; plan cible en matière de climat à l’horizon 2030 ; etc.
  • 22 feuilles de route, essentiellement sur les mêmes thèmes que les consultations publiques.
  • Des intergroupes / groupements non officiels au Parlement européen, sur trois thèmes : biodiversité, chasse, ruralité ; changement climatique, biodiversité et développement durable ; Pacte vert pour l’Europe.
  • 20 groupes d’experts de la Commission (parfois comme observateur), parmi lesquels : Politique agricole commune ; agriculture biologique ; développement rural ; environnement et changement climatique ; plateforme sur la biodiversité ; directoire de l’écolabellisation de l’Union européenne ; etc.

Le bureau européen de l’ONG dispose en outre de 35 personnes dédiées aux activités européennes, représentant 26,2 équivalents temps plein.

Ajoutons qu’en 2014, le bureau pour la politique européenne du WWF a été nommé ONG de l’année. Le WWF rapportait être pour la troisième fois lauréat de ce prix en sept ans, soulignant l’efficacité de son lobbying au niveau européen. Son prix lui a été remis lors des European Public Affairs Awards et a récompensé l’efficacité de son lobbying notamment pour deux campagnes :

  • « Stop bankrupting our oceans », qui aurait contribué à améliorer la Politique commune de la pêche de l’UE et à restaurer les stocks de poissons. La liste des meetings des entités enregistrées dans le registre de transparence ne permet pas de remonter la chronologie des rencontres au-delà de novembre-décembre 2014. Néanmoins, une rencontre du WWF datée du 04/12/2014 a porté sur l’implémentation de réforme de la Politique commune de la pêche. L’ONG a échangé avec la commissaire Karmelu Vella (Environnement, Affaires maritimes et pêche) et deux membres de son cabinet.
  • « Well-spent », dont l’objectif était de « verdir » la réforme budgétaire septennale de l’UE.
Exemples de campagnes d’influence communautaire
Premier cas : la déforestation

En 2020, le WWF a lancé la campagne « Together4Forests » pour supprimer la déforestation et la destruction de l’écosystème de la chaîne d’approvisionnement au moyen d’une loi européenne ferme. Le WWF EU rapporte avoir été rejoint par plus de 160 organisations 6 et avoir rassemblé près d’1,2 million de citoyens, faisant de la consultation publique – du 03/09/2020 au 10/12/2020 – sur ce sujet « la deuxième plus grande consultation publique dans l’histoire de la Commission européenne ».

Le rapport de synthèse rédigé par la Commission le confirme :

Ce nombre a été très largement piloté par un groupe d’ONG comprenant ClientEarth, Conservation International, Environmental Investigation Agency, Greenpeace et WWF au moyen de questionnaires pré-remplis. Sur les 1 194 761 réponses, 1 193 611 ont été identifiées par la Commission comme soumises dans le cadre de cette campagne, en utilisant une méthodologie connue sous le nom d’ « algorithme de détection de collisions-clés » 7. Suivant les recommandations de la Boîte à outils pour une meilleure réglementation, ces réponses seront séparées et analysées séparément des réponses qui ne s’inscrivent pas dans le cadre de cette campagne. Le contenu du questionnaire pré-rempli soumis dans le cadre de la campagne peut être consulté en ligne. 73% des répondants de la campagne ont déclaré venir d’un pays européen, contre 27% extra-européens. Les pays avec le plus grand nombre de réponses sont l’Allemagne (15%), les Pays-Bas (11%), la France (10%), le Royaume-Uni (7%) et la Belgique (7%).

Déforestation et destruction des forêts — réduire l’impact des produits vendus dans l’Union européenne

La campagne Together4Forests a par ailleurs réussi à mobiliser des parlementaires européens. La députée Groupe des Verts / Alliance libre européenne Anna Cavazzini a ainsi publié un tweet, le 26/11/2020, rapportant avoir envoyé au vice-président européen une lettre cosignée par 67 autres eurodéputés et portant sur la question amazonienne. Le tweet comprend le hashtag #together4forests et a été repris par le compte européen du WWF.

À date de la rédaction de cette section de notre rapport sur l’influence des ONG (02/06/2021), la Commission n’avait pas encore adopté l’acte découlant de cette consultation. Le processus était prévu pour le 2e trimestre 2021. Toutefois, dès le mois d’octobre 2020, le Parlement européen a appelé, dans le cadre d’une session plénière, à mettre en place « une loi contraignante pour stopper la déforestation mondiale provoquée par l’UE ». Le 22/10/2021, le Parlement européen a présenté sa résolution « contenant des recommandations à la Commission sur un cadre juridique de l’Union pour enrayer et inverser la déforestation dont l’Union est responsable à l’échelle mondiale ».

Dès son « considérant B », la résolution prend en référence le rapport « Planète vivante 2016 » publié par le WWF conjointement avec la Société zoologique de Londres et le Stockholm Resilience Centre (note 17 de la résolution), pour exposer que les forêts « constituent l’infrastructure organique vitale de certains des écosystèmes les plus denses, les plus délicats et les plus variés de la planète; que la déforestation constitue la menace la plus sérieuse pour 85 % des espèces menacées ou en danger et que, entre 1970 et 2012, 58 % des animaux vertébrés ont déjà disparu de la surface de la terre à cause de la déforestation ».

Second cas : la directive-cadre sur l’eau

En juin 2020,  le commissaire à l’Environnement Virginijus Sinkevičius a annoncé que la directive-cadre sur l’eau ne serait pas ouverte à la révision, « une victoire majeure pour la campagne #ProtectWater du WWF » selon les propos de l’ONG. La feuille de route initiale de cette initiative, du 20/10/2017 au 17/11/2017, avait recueilli 82 avis. Près d’un an plus tard s’est tenue la consultation publique sur le sujet, du 17/09/2018 au 12/03/2019. Dans son rapport de synthèse, la Commission a rapporté avoir obtenu 387 057 réponses, dont 385 113 directement liées à la campagne #ProtectWater menée par le WWF avec l’appui d’autres ONG environnementales dans la coalition Living Rivers – Bureau européen de l’environnement, European Rivers Network, European Anglers Alliance, et Wetlands International. Comme pour la campagne #together4forests, de nombreuses organisations ont soutenu la campagne, avec une liste présentant parfois plusieurs chapitres d’une même ONG, nationaux (e. g. BirdLife, WWF) ou régionaux (e. g. France Nature Environnement). La Commission a par ailleurs identifié trois autres campagnes, sans parvenir à en déterminer l’origine :

Dans son rapport annuel 2019, le WWF a présenté sa campagne comme la troisième plus importante qu’a connue l’Union Européenne en termes de nombre de répondants.

2 – Ce budget est bien peu en comparaison de la branche la plus budgétée du WWF présente sur le registre de transparence de la Commission, WWF Deutschland. Dans notre rapport sur l’influence des ONG, « Annexe IV : Classements », section « Top 100 des ONG les plus budgétées », nous rapportions un budget annuel de 92,4 millions d’euros de budget annuel pour ce chapitre germanique de l’ONG. Pour le lecteur soucieux d’en apprendre plus sur l’influence de cette branche allemande et de son influence outre-Rhin, nous renvoyons vers l’excellent livre Environemental Organizations in Modern Germany : Hardy Survivors in the Twentieth Century and Beyond, de William T. Markham. Nous l’avions utilisé avec profit pour notre essai Greenpeace, une ONG à double-fond(s) ?

3 – D’autres fondations sont citées, ainsi que l’imposante coalition Oceans 5. Pour des questions de format d’article, nous ne les traiterons pas ici.

4 – Le programme LIFE de l’Union Européenne finance « des projets en faveur de la nature, de l’environnement et de l’action pour le climat ».

5 – Le 19/05/2021, quand nous rédigions notre rapport, ce chiffre était de 66 meetings. Soit 33 meetings de plus en un an, i. e. plus d’un meeting toutes les deux semaines en moyenne.

6 –  Les soutiens de la campagne sont en effet nombreux. Nous y retrouvons toutefois une méthode classique d’amplification de la part des ONG : chaque chapitre national d’une ONG est considéré comme une organisation. BirdLife est ainsi présent à au moins 8 reprises, idem pour le Jane Goodall Institute, 13 pour Greenpeace, 24 pour le WWF. D’autres grosses ONG y figurent également, telles que Transport & Environment, Transparency International, ou le Bureau européen de l’environnement.

7 –  Traduction impropre, à défaut de mieux, de « key-collision clustering algorithm », le terme clustering pouvant en outre se traduire par regroupement.

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