Sovkhoze vert — Septième partie : Natural asset
Sovkhoze vert — Septième partie : Natural asset

Sovkhoze vert — Septième partie : Natural asset

Inédit, retrouvez le dossier de Thibault Kerlirzin sur le Wilderness à raison de deux nouvelles parties par semaine sur vingt.

Si le terme de « vente » est plus parlant quant à l’idée sous-jacente préexposée, le terme d’actif correspond davantage au modèle économique promu par des acteurs tant politiques, économiques, que (souvent faussement) sociétaux. Sous des prétextes environnementaux, des éléments aussi divers que la forêt vierge ou les récifs coralliens sont titrisables sur les marchés financiers et représentent donc autant de retours sur investissements. Pour ce faire, il reste à évaluer financièrement la valeur mondiale – et pour ce faire, la justifier – de ce « capital naturel ».

En mai 1997, Nature publiait un article intitulé « The value of the world’s ecosystem services and natural capital ». Dirigé par Robert Costanza 1, membre du Club de Rome depuis septembre 2014, l’article s’est donné pour tâche principale de quantifier la valeur économique d’alors de 17 services écosystémiques pour 16 biomes 2, avec les conclusions suivantes :

Pour l’ensemble de la biosphère, la valeur (majoritairement extérieure au marché) est estimée entre 16 et 54 trillions de dollars 3 (1012) par an, avec une moyenne de 33 trillions de dollars par an. En raison de la nature des incertitudes, ceci doit être pris comme l’estimation minimale. Le PIB mondial se situe autour de 18 trillions de dollars par an.

Cet article est disponible sur le site de la Fondation WILD, aux côtés de plusieurs autres écrits de Costanza, confirmant à nouveau le lien entre le wilderness et le business des « natural assets ».

En 2014, un nouvel article dirigé par Costanza, « Changes in the global value of ecosystemic services », actualisait les données de 1997 pour l’année 2011. La valeur mondiale des services écosystémiques, avec la même méthode que le calcul de 1997, était réévaluée à 125 trillions (milliers de milliards) de dollars. Ce total, précisait Costanza, était amputé de la valeur attribuée à la perte des services écosystémiques causée par les changements dans l’utilisation des sols, soit entre 4,3 et 20,2 trillions de dollars annuels. Les auteurs de l’article précisaient que leur valorisation de ces services se distingue de leur marchandisation et de leur privatisation, pour les appréhender comme des biens publics qui requièrent de nouvelles institutions. Il s’agit somme toute du discours déjà tenu. La suite est connue : les institutions publiques – liées à des organismes économiques, des puissances et des influences – ne disposent pas de la manne financière suffisante pour « protéger » la planète. Par conséquent, ils en appellent à des partenariats publics-privés, à l’instar de ce que demandent les acteurs économiques comme au Forum économique mondial de Davos. Ceci fait, l’économie prend le leadership sur l’institutionnel, notamment avec l’aide des organisations dites de la société civile (ONG, associations diverses, etc.) 4.

En décembre 2011, l’économiste Pavan Sukhdev avait tenu une conférence TED sur ce thème, intitulée « Donnez une valeur à la nature ». Six ans plus tard, en 2017, Sukhdev devint le président de WWF International 5. Dans son exposé, il décrivait son travail qui consistait à donner une valeur aux bénéfices que les humains reçoivent de la nature mais qui n’est pas évaluée par les marchés, et qu’il nomme « l’invisibilité économique de la nature ». Sukhdev en fournit plusieurs exemples concrets, quantifiés au travers de l’initiative au sein de laquelle il a officié, TEEB (The Economic of Ecosystems and Biodiversity) 6, fondée par des ministres de l’Environnement du G8+5. Nous avons retenu l’exemple suivant, suffisamment parlant :

Au niveau des espèces, on a estimé que la pollinisation par les insectes, les abeilles qui pollinisent les fruits et ainsi de suite, vaut à peu près 190 milliards de dollars. C’est quelque chose comme 8% de la production agricole mondiale.

Le WWF justement, incarne une fois de plus le glissement du wilderness vers les capital assets. En 2015, l’ONG a publié un rapport régulièrement pris comme point de référence sur l’économie bleue, « Reviving the Ocean Economy – The case for action ». Il fut rédigé en collaboration avec l’université australienne de Queensland et son Global Change Institute, ainsi qu’avec le Boston Consulting Group – l’un des « Big Four » du consulting. Son rédacteur principal, issu du Global Change Institute, est Ove Hoegh-Guldberg. Sa notice Wikipédia précise qu’il a par le passé travaillé avec Sir David Attenborough, président de l’ONG néo-malthusienne Population Matters que nous avons déjà mentionnée.

Le postulat du rapport est le suivant : l’océan est un large contributeur de l’économie mondiale, mais cet « actif » (asset) serait en danger et nécessiterait donc des actions de restauration. Il évalue le « produit marin brut » à 2,5 trillions de dollars, un chiffre qui monterait à 24 trillions pour l’ensemble des actifs océaniques. Au moment du rapport, le WWF précisait que si l’océan était un pays, il disposerait de la septième économie mondiale. Pour autant, l’ONG prévient que la valeur totale annoncée serait sous-estimée, son étude ne prenant pas en compte « des intangibles précieux » comme le rôle de l’océan dans la régulation du climat, la production d’oxygène, la stabilisation de la température de notre planète, ou les services culturels et spirituels qu’il fournit 7. En somme, concluent les auteurs, la valeur réelle des actifs océaniques serait donc bien supérieure à 24 trillions de dollars. Les huit actions à entreprendre suivent alors les mêmes éléments de langage que, cinq ans plus tard, le Great Reset de Klaus Schwab : « Il est temps d’appuyer sur le bouton ‘réinitialisation’ (reset) ». Nous y retrouvons un appel à s’aligner sur les Objectifs de développement durable (l’Agenda 2030 de l’ONU), l’établissement de réseaux d’aires marines protégées (avec un wilderness côtier et marin de 30% à horizon 2030), la création d’une « Blue Alliance 8 », ainsi qu’une mondialisation des pratiques, des réseaux et des données exploitables.

1 – Nous renvoyons également à son CV de 89 pages sur son propre site. Quant à l’article, les statistiques affichées soulignent son écho : 166 000 lectures, et plus de 11 000 citations.

2 – Nous fournirons à titre indicatif la version courte de la définition qu’en donne le site GEO : Un biome est une unité écologique, également appelée aire biotique. Elle fait référence à une vaste zone géographique qui partage un climat, une faune et une flore similaires : un ensemble d’écosystèmes aux conditions écologiques identiques. Le climat détermine le type de sol, la flore et la faune, créant des écosystèmes à la biodiversité parfois très proche, sans être reliés géographiquement. Un même biome peut donc inclure des régions très éloignées. Les biomes mondiaux mettent en corrélation des forêts russes et canadiennes, alors que les biomes européens lient l’Irlande à la Roumanie.

3 – Un trillion vaut mille milliards.

4 – Cf. les travaux de Yan Giron, Mathilde Jounot, Catherine Le Gall, Nathalie Ros.

5 – Pour l’anecdote, Pavan Sukhdev a donné une conférence en 2012 pour Global Utmaning, intitulée « How do we value nature ? » Étroitement liée au Forum de Davos, Global Utmaning se trouve aussi derrière l’opération de médiatisation de Greta Thunberg via l’un de ses anciens dirigeants, Ingmar Rentzhog, surnommé le « Mark ZuckerVert ».

6 – Sukhdev précise que la TEEB a par ailleurs fourni plusieurs de ses rapports aux Nations unies.

7 – Nous retrouvons ici les points évoqués lors du premier congrès international sur le wilderness, en 1977.

8 – Dans le même ordre d’idées, cf. la Blue Nature Alliance impulsée notamment par Conservation International, The Pew Charitable Trusts, et la Global Environment Facility. Ses partenaires se composent de poids lourds comme l’UICN, la Fondation Moore, le cabinet McKinsey ou encore l’ONG OCEANA, un interlocuteur privilégié de la Commission européenne.

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