Écocide — Neuvième partie : Global Commons Alliance ou la contrainte positive
Écocide — Neuvième partie : Global Commons Alliance ou la contrainte positive

Écocide — Neuvième partie : Global Commons Alliance ou la contrainte positive

L’écocide venant avec son florilège de contraintes difficiles à imaginer, cet article en dix parties vous en apprendra les origines, les acteurs et les véritables objectifs. Neuvième partie.

C’est grâce à la Global Commons Alliance (GCA) que nous pouvons fournir une définition positive de l’écocide. En effet, ce dernier est un concept qui dénonce une atteinte grave à l’environnement, un équivalent de meurtre vert, en quelque sorte. Son hypothétique antonyme pourrait par conséquent être la raison d’être affichée par la GCA, à savoir « le triomphe des communs mondiaux ».

Global Commons Alliance incarne à la perfection la poudre aux yeux de l’écoconvergence, cette alchimie aux bénéfices mutuels entre l’économie et l’écologie. Pour la situer d’emblée, le site de la GCA nous apprend que ce projet est financé par Rockefeller Philanthropy Advisors, de l’omniprésente famille du même nom, active du Club de Rome aux Congrès internationaux sur le Wilderness, du business de la transition énergétique aux principaux jalons de l’agenda écolo via leur marionnette Maurice Strong, le mentor de Klaus « Great Reset » Schwab.

L’arsenal déployé par la GCA vise officiellement à fournir les moyens (empower) au triangle politique-économique-sociétal de devenir un steward des communs (commons) mondiaux, i. e. d’être la déclinaison fractale de l’agenda de la GCA. Cette dernière fixe à ce titre trois orientations stratégiques : 1) un changement d’état d’esprit – grâce à la « science », justifiant une transition narrative 2) des mécanismes d’action – par l’intégration de la science à l’économie réelle 3) un changement de systèmes, converger des acteurs-clés « autour d’une approche systémique et équitable » – soit la description parfaite de l’article de Nature sur les Earth based boundaries. En d’autres termes, de l’ingénierie sociale.

Dans notre partie précédente, nous avons relevé que l’article de Nature rapportait avoir été impulsé par la Global Commons Alliance. Mais ce soutien est tout sauf ponctuel. Le storytelling de la GCA repose en effet dès le départ sur les neuf limites planétaires. Mais pour situer l’organisation, il faut remonter avant sa création. Sans remonter jusqu’à 1968 avec La tragédie des communs de Garett Hardin (un mythe pulvérisé notamment dans un article exceptionnel de Fabien Locher), prenons les années 2010. Au cours de celles-ci, la Global Environment Facility (GEF) a commandé le rapport « Global Commons in the Anthropocene: World Development on a Stable and Resilient Planet », présenté en novembre 2016 à Washington DC. Il fut co-écrit par le Stockholm Resilience Centre – à l’origine des neuf limites planétaires – et l’International Institute for Applied Systems Analysis. Autrichien, ce dernier se compose de nombreuses organisations issues de divers pays. Ses plus anciens membres sont la Russie, le Japon, les États-Unis et l’Allemagne, membres depuis sa création en 1972, année du Sommet de Stockholm et de la présentation du rapport Meadows du très néo-malthusien Club de Rome, « Limits to Growth », l’une des références privilégiées de Jean-Marc Jancovici.

Hormis l’annonce, l’année précédente, du franchissement d’une quatrième frontière (la déforestation), le rapport avait conclu à la nécessité d’une gestion mondiale des communs dans l’Anthropocène : « Tous les systèmes interconnectés [soit notre définition de l’écologie, que nous distinguons de l’environnement] qui soutiennent cette stabilité et la résilience devraient être considérés comme des communs mondiaux et protégés. » L’ensemble des acteurs rassemblés à Washington DC en ont conclu, selon ce qu’en rapporte la GCA, qu’il fallait sauvegarder les communs mondiaux en adoptant une approche qui permette de déployer des actions à cette fin, à grande échelle.

En 2017, Naoko Ishii, alors PDG et chairperson (2012-2020) de la Global Environment Facility, tint une conférence TED sur la question des communs mondiaux, « An economic case for protecting the planet ». En juin 2019, Ishii cofonda la Global Commons Alliance, lancée au cours de l’évènement EcoProsperity à Singapour, organisé par le fonds d’investissement Temasek, qui gérait en 2020 près de 280 milliards de dollars d’actifs.

Temasek entretient des liens à plus d’un titre avec le Forum économique mondial. Gim Huay Neo, directrice générale dédiée à plusieurs sujets dont la stratégie sur le changement climatique chez Temasek, a été nommée membre du directoire (octobre 2021) et directrice générale du Centre for Nature et Climate du Forum de Davos (janvier 2022). Cette transition de poste permit à ce centre de Davos de nouer, en septembre 2022, un partenariat avec la Philanthropy Asia Alliance, une initiative lancée par le Temasek Trust. Enfin, avant Temasek, Gim Huay Neo travailla chez McKinsey.

La Global Commons Alliance a rapidement pris de l’ampleur, notamment en lançant une initiative, son « bras scientifique » Earth Commission. Celle-ci est hébergée par Future Earth, une vaste organisation soutenue par des acteurs publics et privés de nombreux pays.

Afin de mettre en perspective l’écosystème dans lequel s’inscrit la carrière de Naoko Ishii, nous fournirons plusieurs éléments de son parcours, pris sur son profil sur les sites d’Ocean Panel et de la Global Environment Facility : ancienne vice-ministre des Finances japonaise (2010-2012), a travaillé pour le FMI et la Banque mondiale dont elle fut la directrice au Sri Lanka (2006-2010). Membre du directoire de la Platform for Accelerating the Circular Economy (PACE) du Forum de Davos, co-présidente du réseau consultatif du groupe de haut niveau pour une économie océanique durable d’Ocean Panel (création du World Resources Institute), membre du leadership council du Sustainable Development Solutions Network des Nations unies (UNSDSN), et membre du comité consultatif de Future Earth – liste non-exhaustive.

Les sous-programmes de la Global Commons Alliance

Ceux-ci sont au nombre de cinq. Le premier est l’Earth Commission mentionnée dans l’article de Nature de mai 2023. Elle comprend plusieurs groupes de travail et se compose d’une équipe mondiale de chercheurs en sciences naturelles et sociales chargés de définir des frontières « sûres et justes » pour les populations et pour la planète, soit justement le sujet de l’article sur les Earth system boundaries. D’ailleurs, histoire de faire les choses bien, l’Earth Commission est coprésidée par Johan Rockström. Les deux autres coprésidents disposent eux aussi de CV très solides. Outre son affiliation au Forum de Davos, la néerlandaise Joyeeta Gupta dispose et a disposé de très nombreux jetons, parmi lesquels une présence de huit ans au directoire d’OXFAM Novib (branche nationale de cette ONG lourdement financée par la Fondation Gates et par l’Open Society de Soros), une présence au directoire consultatif de l’Imperial College de Londres (financé par Gates et aux modélisations mensongères pendant le COVID) et de la London School of Economics (création de la Société fabienne), auteur principal de plusieurs rapports du GIEC, codirectrice d’un projet du PNUE lié aux Objectifs de développement durable, et de nombreux autres. Selon l’expression consacrée, une sacrée cliente. Idem, dans une moindre mesure, du troisième coprésident d’Earth Commission, le chinois Dahe Qin.

Le deuxième sous-programme de la Global Commons Alliance est le Science Based Targets Network. Les membres de son Conseil et les postes qu’ils occupent confirment la vocation business du conservationnisme des communs : vice-présidente de Rockefeller Philanthropy Advisors, leader des pratiques mondiales de la division marchés (Markets) du WWF, vice-présidente aux partenariats marketing chez Conservation International, directrice de la Nature and Biodiversity Initiative du Forum de Davos, ou encore directrice du Land & Carbon Lab du World Resources Institute. Les Nations unies y sont en outre représentées au travers de deux profils. Le Science Based Targets Network est présenté comme une collaboration d’entités à but non lucratif qui transforment les dernières découvertes interdisciplinaires en objectifs pour les entreprises et les villes : « transformer les systèmes économiques et protéger les communs mondiaux – nos air, eau, terres, biodiversité et océans ». Le sous-jacent économique est présent : « optimiser [les] efforts et créer de nouvelles opportunités », ce qui nécessite un développement de notre part.

L’halieutique constitue le versant alimentaire de ces opportunités. Mais la manne océanique représente toutefois bien plus. Le développement d’aires marines protégées (AMP) – puisqu’il s’agit bien, en définitive, de cela – recouvre des intérêts multiples. Des ressources comme les algues sont par exemple envisagées pour servir de vaisseaux sanguins artificiels, les régénérer ou servir d’artères biocompatibles de substitution. Les minerais des fonds marins, quant à eux, sont un réel enjeu de puissance. En mars 2016, un article de la revue GEO précisait que « face à l’épuisement des réserves minières terrestres, les océans font figure d’eldorado. Outre les hydrocarbures, les fonds marins regorgent de cuivre, zinc, nickel, argent, or et platine mais aussi de métaux rares – yttrium, germanium, sélénium et baryum, essentiels à la fabrication des produits électroniques ».

Dès octobre 2012, le consultant Yan Giron avait rapporté des informations d’une importance cruciale dans son rapport « Blue Charity Business », qu’il traduisait par « Le business caritatif de l’environnement marin ». Ce rapport portait pour sous-titre « Réforme de la Politique européenne Commune des Pêches. Premier panorama 2000-2011 – Fondations internationales, Organisations Non Gouvernementales Environnementales [ONGE], et Coalitions ». Giron y décryptait méticuleusement les facettes multiples de ce type d’organisations pour mener leur lobbying, tant au plans institutionnel que du grand public. Il révélait en outre que, partisanes de l’extension des aires marines protégées, ces structures en devenaient parfois les opératrices. Parmi les noms que nous pouvions lire, tous américains, nous trouvions opportunément deux profils directement rattachés au monde de la micro-informatique et donc de la technologie. La Fondation David & Lucile Packard tire son nom du cofondateur de la multinationale Hewlett-Packard. La Fondation Gordon & Betty Moore, pour sa part, porte le nom du cofondateur d’Intel, Gordon Moore. Intel est en outre l’un des principaux fabricants mondiaux de semi-conducteurs. D’autres fondations découlent d’intérêts relatifs à l’extraction pétrolière. C’est par exemple le cas de PEW Charitable Trusts, la branche « caritative » de PEW. Plus récemment – en octobre 2021 –, c’est à la journaliste Catherine Le Gall que nous devions une analyse méticuleuse et de grande qualité sur la question bleue, avec L’imposture océanique. Le pillage « écologique » des océans par les multinationales. Au long de son enquête, Le Gall a pu recueillir des éléments qui recoupent les découvertes de Yan Giron. Selon elle, « trois armes de persuasion massive » travaillent à la monétisation des ressources maritimes : « les associations professionnelles transnationales, les fondations philanthropiques créées par des hommes d’affaires pour imposer leur vision dans les sommets climatiques, et les ONG nord-américaines pro-marché qui proposent de vendre et acheter la nature ». Ce à quoi nous ajouterons que l’écocide adossé aux limites planétaires sont le prétexte et la justification parfaits.

Le troisième sous-programme de la Global Commons Alliance, Earth HQ, est son « bras médiatique et plateforme des communications stratégiques ». Il vise entre autres à « créer des produits et outils pour soutenir une transformation des vues mondiales » (i. e. du conditionnement et de la construction de la réalité). Earth HQ choisit judicieusement ses références intellectuelles et propose une citation de Sir David Attenborough, patron de l’ONG néo-malthusienne radicale Population Matters (ex-Optimum Population Trust) et partisan convaincu de la réduction de la population mondiale. Attenborough résume sa pensée explicite sur le site de Population Matters : « Tous nos problèmes environnementaux deviennent plus faciles à résoudre avec moins de personnes, et plus difficiles – et finalement impossibles – à résoudre avec toujours plus de personnes ». Population Matters rapporte en outre plusieurs de ses distinctions : Ordre du Mérite britannique (OM), Compagnon de l’Honneur, Commandeur de l’Ordre Royal Victorien, Commandeur du Most Excellent Order de l’Empire britannique, fellow de la Société royale, fellow de la Société zoologique de Londres, et fellow de la Société royale des arts. Cette liste n’est pas exhaustive. Nous renvoyons le lecteur à sa fiche sur Sourcewatch ou Wikipédia, qui fournissent des informations complètes. Attenborough est par ailleurs intervenu au Forum de Davos en 2019.

Le Systems Change Lab, quatrième sous-programme, fournit des données, de l’expertise, des réseaux et monitore les changements implémentés tout en identifiant les « fossés » afin de pousser – entre autres par le nudge – à accélérer les changements. En pleine construction, ce programme a été initialement organisé au sein de la GCA par le World Resources Institute et le Bezos Earth Fund – le fonds de Jeff Bezos d’Amazon. Parmi ses partenaires et bailleurs de fonds figurent les Nations unies, Conservation International ou encore la GEF. Le Lab propose 70 changements à opérer, dont un accroissement des financements publics et privés en faveur du climat et de la nature et le développement de « nouvelles idées et narratifs économiques ».

Enfin, le cinquième sous-programme de la GCA, Accountability Accelerator, un système où les acteurs économiques doivent rendre des comptes et qui s’attaquerait à l’inaction et au greenwashing. Présenté là encore au travers d’une citation de Sir David Attenborough, ce module de la GCA vise à s’assurer que les entreprises prennent des décisions « alignées sur la science, contribuant à la restauration, à l’exploitation durable, et à la protection des communs mondiaux afin de demeurer au sein de nos limites planétaires ». Le programme affiche cinq ambitions principales : cartographier la redevabilité (accountability) et construire une architecture adéquate ; nourrir l’innovation et susciter l’action de toutes les parties prenantes ; piloter la collaboration, les synergies, et l’engagement (via les données et les normes, la finance, le juridique et les campagnes) ; soutenir les efforts par des subventions ; conduire le changement dans le comportement des entreprises.

Profils et soutiens de la Global Commons Alliance

Les décideurs de la GCA disposent pour l’essentiel d’un pedigree qui ne surprendra aucun de nos lecteurs, et pour cause. Les deux co-directeurs sont Marco Lambertini, directeur général de WWF International, et Diane Holdorf, vice-présidente exécutive au World Business Council for Sustainable Development (WBCSD). Selon nous, savoir que cet organisme a été fondé par Maurice Strong et son proche collaborateur Stephen Schmidheiny suffit à le situer. D’autres noms interpellent :

  • Carlos Manuel Rodriguez, PDG et chairperson de la Global Environment Facility.
  • Caroline Bryant, directrice monde chez Porticus, une organisation internationale néerlandaise affiliée au Forum de Davos qui s’occupe des programmes philanthropiques des trusts fondés par la famille Brenninkmeijer. L’un des membres de cette famille, Stephen, a siégé au directoire de la Schwab Foundation for Social Entrepreneurship du couple Klaus & Hilde Schwab jusqu’en mars 2013.
  • Eva Zabey, PDG de Business for Nature, une organisation dont les nombreux partenaires sont globalement parmi les plus gros poids lourds de l’écoconvergence (Forum de Davos, UICN, WWF, The Nature Conservancy, etc.). Ancienne du WBCSD, elle a par ailleurs travaillé à développer le Natural Capital Protocole de la Capitals Coalition. Mark Gough, PDG de Capitals Coalition – au directoire duquel nous retrouvons Naoko Ishii – figurait d’ailleurs encore récemment au comité directeur de la GCA, avant l’arrivée de Zabey.
  • Johan Rockström, déjà présenté.
  • Kristian Parker, vice-président du directoire des administrateurs de la Fondation Oak, une organisation suisse déjà détaillée par Yan Giron pour son influence et son lobbying en faveur du business « caritatif » marin.
  • Naoko Ishii, déjà présentée.
  • Janet Ranganathan, vice-présidente à la Recherche, aux données et à l’innovation au World Resources Institute.
  • Akanksha Khatri, cheffe de la branche Nature & biodiversité du Forum économique mondial.
  • Sweta Chkraborty, présidente de la branche américaine des opérations de We Don’t Have Time, l’organisation d’Ingmar Rentzhog, le « découvreur » de Greta Thunberg déjà présenté dans notre cinquième partie.

La GCA est en outre soutenue par une collaboration entre investisseurs qui se compose, outre les organisations déjà mentionnées, d’autres feuilles de vigne d’intérêts économiques drapés dans l’écoconvergence : ClimateWorks Foundation, Gordon and Betty Moore Foundation, MAVA Foundation, etc. Les partenaires de la Global Commons Alliance, plus d’une soixantaine, sont de tous types. Mais tous incarnent la volonté de transformer les communs en wilderness – une nature sauvage préservée de l’activité voire de la présence humaine – et en « natural assets ». En résumé, des partisans de la financiarisation de la nature et de la manne monétaire que ces opportunités représentent. Hormis les classiques WWF, Forum économique mondial, Conservation International, The Nature Conservancy, Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), Global Environment Facility… Nous remarquons le néo-malthusien Club de Rome, révélant ainsi à nouveau les objectifs réels de ce type de structure. Ce qui permet de deviner la limite invisible : dans l’esprit de tous ces néo-malthusiens, la démographie est la dixième limite planétaire.

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